Économie
Social
Transition écologique
Recherche / Innovation

La quadrature du cercle - compétitivité, emploi, cohésion territoriale, écologie ?

Les politiques économiques contemporaines sont confrontées à une tension croissante entre plusieurs objectifs majeurs : maintenir la compétitivité des entreprises, préserver l’emploi, réduire les fractures territoriales et répondre à l’urgence écologique. Tout le monde veut tout. Mais dès qu’il faut décider, les contradictions surgissent : comment réindustrialiser sans fracturer les territoires, comment décarboner sans décrocher économiquement, comment accélérer sans déclencher de nouveaux blocages et comment développer l’emploi local.

La vraie question n’est plus de savoir si ces objectifs sont souhaitables, mais comment les hiérarchiser. La principale difficulté tient au fait que ces objectifs ne sont pas indépendants : la compétitivité pousse souvent à concentrer les activités là où elles sont déjà efficaces ; l’emploi demande parfois de protéger ou soutenir des secteurs peu rentables ; la cohésion territoriale implique de répartir investissements et services au-delà des seules métropoles ; l’écologie impose des contraintes matérielles et énergétiques qui changent les règles du jeu économique. Plus qu’une « quadrature du cercle » au sens strict, c’est un problème d’arbitrage politique sous contraintes physiques et budgétaires. Alors par où commencer ?

Des objectifs incompatibles ou convergents ?

Pour tenter de résoudre cette quadrature du cercle, il est fondamental de commencer par identifier les synergies possibles. Compétitivité, emploi et écologie ne sont pas nécessairement antagonistes, lorsqu’ils sont pensés dans une logique de long terme. Aujourd’hui, la notion de compétitivité ne peut plus être réduite au seul coût du travail ou à la rentabilité immédiate. Dans un contexte de transition écologique et de tensions géopolitiques, elle inclut désormais : la résilience des chaînes d’approvisionnement ; l’autonomie énergétique ; la stabilité sociale ; la capacité d’innovation durable. Il est donc impératif de repenser la compétitivité, d’où l’importance des arbitrages politiques, qui hélas se révèlent souvent difficiles à assumer, notamment en période pré-électorale. La véritable difficulté n’est pas seulement économique ou technique, elle réside en fait dans la capacité politique à définir des priorités collectives cohérentes, qui tiennent compte des contraintes réelles et qui savent distinguer court terme et long terme. Compétitivité, emploi, cohésion territoriale et écologie, ces quatre objectifs ne peuvent être poursuivis simultanément sans définir quelles limites notre société accepte de se fixer et quel modèle de développement elle souhaite construire.

Réindustrialiser sans fracturer les territoires

À moins d’un an de l’élection présidentielle de 2027, la réindustrialisation apparaît comme une nécessité absolue afin de renforcer notre souveraineté économique. Un objectif qui s’inscrit dans un contexte de mondialisation concurrentielle et de fractures territoriales. Alors, comment réindustrialiser sans accentuer les déséquilibres entre métropoles et périphéries ? En effet, la réindustrialisation peut renforcer les fractures territoriales, si elle se concentre uniquement dans les espaces déjà dynamiques, comme c’est souvent le cas, car les nouvelles industries recherchent des infrastructures performantes ; une main-d’œuvre qualifiée ; des écosystèmes d’innovation et de bonnes connexions logistiques et numériques. Cette logique conduit à accroître les inégalités régionales et à marginaliser les territoires ruraux ou désindustrialisés Alors comment parvenir à une réindustrialisation soutenable fondée sur une stratégie d’ancrage territorial ? L’objectif n’est bien sûr pas une dispersion artificielle des activités, mais la constitution de réseaux territoriaux capables de produire, d’innover et de coopérer à différentes échelles. Olivier Lluansi, ancien délégué interministériel aux Territoires d'industrie, est formel : « il faut faire davantage confiance au potentiel caché des territoires ». La crise des gilets jaunes a selon lui « posé véritablement la question de la répartition des richesses ». Pour résoudre ce problème, il préconise notamment la création de fonds d'épargne régionaux, car, dit-il, « ce qui manque à notre politique industrielle actuelle, c'est l'accompagnement des ETI ou des PMI ancrées dans les territoires ». Aujourd’hui, déplore-t-il, « ces entreprises ne se sentent pas soutenues, ne trouvent pas de foncier, pas de financement, pas de gens formés… ». Qui plus est pour redynamiser les territoires, il faudrait aussi remédier à la faible mobilité des Français, et pour cela, « il faut former dans les territoires, pour les besoins des territoires ». L’idée d’une décentralisation visant à faire des collectivités territoriales le poumon économique et industriel, en dépit du jacobinisme français traditionnel, n’est certes pas nouvelle. La Délégation à l’aménagement du territoire et à l’action régionale (DATAR) a été créée dès 1963 dans un objectif de rééquilibrage des richesses, mais tout reste à faire ou presque pour contrer le sentiment de déréliction de certains territoires, en particulier ceux d’Outre-mer, où le chômage dépasse les 10 %. C’est d’autant plus regrettable que les territoires peuvent être un important levier économique, susceptible de relancer la productivité et la croissance. Ils sont des viviers de compétences et d’expertises dans de nombreux secteurs et peuvent ainsi être les garants de la préservation d’un savoir-faire français. Initié fin 2018 par Edouard Philippe, le programme Territoires d’Industries avait précisément pour objectif d’accompagner les territoires dans leurs projets de réindustrialisation, à travers la création d’un écosystème d’innovation, le développement des compétences, la mobilisation d’un foncier industriel adapté et l’accélération de la transition énergétique et écologique. En fait, plutôt que de choisir entre État et territoires, la question n’est-elle pas de clarifier les rôles de chacun ?

Décarboner sans décrocher économiquement

La décarbonation est souvent présentée comme un coût économique. Pourtant, elle constitue également une mutation productive majeure. Elle implique tout à la fois la transformation des systèmes énergétiques ; l’électrification des usages ; l’efficacité énergétique ; l’économie circulaire et la modification des infrastructures de transport et d’habitat. Mais mal coordonnée, elle peut provoquer une hausse des coûts énergétiques, des pertes de compétitivité, des délocalisations et une dépendance technologique accrue. Pour réconcilier compétitivité et décarbonation trois conditions sont nécessaires : une énergie abondante et décarbonée ; une politique industrielle active ; une temporalité crédible, car rien ne sert de vouloir aller trop vite. Une accélération brutale sans accompagnement social peut en effet générer des résistances importantes. Au-delà des défis techniques à relever pour produire une énergie 100 % décarbonée en 2050, les experts insistent sur l’importance d’obtenir le soutien de la société. Si la sobriété énergétique est un pari difficile, elle ne doit surtout pas rimer avec décroissance, ni creuser les inégalités. Pour Aurélien Saussay, professeur à la London School of Economics, « la puissance publique a un rôle à jouer, tant pour faciliter l’investissement dans l’isolation des maisons ou l’achat de voitures électriques, que pour travailler les questions d’urbanisme et de transport public ». Vu l’importance des niveaux d’investissements à consentir pour mettre en place un mix d’énergies décarbonées, ce sont les politiques qui ont les clés pour résoudre cette difficile équation de l’optimisation et de l’acceptation de la transition énergétique. L’Union européenne et la France se sont fixé d’ambitieux objectifs à l’horizon 2050. Maîtriser le coût d’atteinte de ces objectifs est un enjeu majeur. Le 5e rapport du GIEC l’affirme : plus on attend et plus les coûts seront élevés. Pourtant, la décarbonation, si elle est bien engagée, peut donner un avantage concurrentiel non négligeable aux entreprises françaises. « En recourant à des énergies locales ou à des matières recyclées, les industries gagnent en souveraineté. Elles deviennent moins dépendantes de ressources produites à l’étranger, donc moins sensibles à leur raréfaction et à la volatilité de leurs prix », affirme Régis Le Bars de l’ADEME. Mais la décarbonation représente parfois des coûts colossaux, pour un retour sur investissement qui n’est pas immédiat, d’où l’importance pour les entreprises d’obtenir des financements et des incitations fiscales.

Accélérer sans provoquer de nouveaux blocages

On le voit, les politiques écologiques peuvent échouer lorsqu’elles sont perçues comme injustes, socialement coûteuses et territorialement déséquilibrées. Les citoyens acceptent difficilement des politiques qui augmentent le coût de la mobilité en fragilisant l’emploi et en imposant des contraintes sans alternatives crédibles. La transition écologique devient alors un facteur de polarisation politique. Là encore, les territoires constituent des espaces centraux de médiation entre objectifs nationaux et réalités locales, car les projets imposés verticalement génèrent davantage d’oppositions que les stratégies coconstruites avec les acteurs locaux. Le concept de transition juste repose sur l’idée que les coûts ne peuvent être supportés exclusivement par les catégories les plus vulnérables. La stabilité politique de la transition dépend donc largement de sa dimension redistributive. La prise de conscience par les citoyens des enjeux énergie-climat n’a pourtant jamais été aussi réelle.  Mais, pour réussir, la transition écologique doit offrir à tous les Français de nouvelles perspectives de sens et d’épanouissement. Pour cela, les politiques publiques et les modèles d’affaire doivent se réinventer. Certaines entreprises et certains territoires ouvrent en cela des voies inspirantes qui ne demandent qu’à être suivies.

Développer l’emploi local 

La croissance est indispensable pour créer des emplois de qualité. Mais la croissance a tendance à ne pas bénéficier à tous les territoires de manière uniforme : les habitants des villes et métropoles en tirent parti, ceux des zones rurales ou semi-rurales beaucoup moins. Notre modèle de croissance centré sur les grandes métropoles alimente ainsi des déséquilibres territoriaux durables. La transition écologique peut néanmoins favoriser le développement d’emplois locaux non délocalisables à certaines conditions :  une amélioration des infrastructures de mobilité, des services publics accessibles partout, des formations adaptées, des capacités de financement locales et une coordination entre acteurs publics et privés. Les villes et les régions ont besoin d'emplois plus nombreux et de meilleure qualité, l’OCDE l’a bien compris qui, à travers son programme pour l'emploi et le développement économique local (LEED), aide à construire des communautés dynamiques et des marchés du travail locaux résilients tout en assurant une transition équitable vers des économies vertes et numériques. De son côté le Medef a également fait des propositions visant à répartir équitablement les bénéfices de la croissance. Avant toute chose, pour le Medef, la condition essentielle du développement économique territorial est de rapprocher l’ensemble des acteurs du monde public (citoyens, élus, administratifs, collectivités territoriales, associations, organismes de formation), avec ceux du monde économique (entreprises, groupement d’intérêts, organisations syndicales et consulaires, chefs d’entreprise, salariés). Le Medef souligne aussi la nécessité de passer d’une logique de gestion, à une logique de projet et de repenser la fiscalité locale sur les entreprises, aujourd’hui complexe et galopante, qui capte une partie des ressources nécessaires pour investir, former, rechercher, se développer. Il insiste par ailleurs sur l’importance de repenser localement l’offre de formation pour pallier les difficultés de recrutement croissantes dans les territoires. Enfin, il encourage à miser sur l’entrepreneuriat pour soutenir le développement économique des territoires, car « une politique de l’emploi moderne ne peut se contenter de regarder uniquement la voie du salariat ».

Hiérarchiser et arbitrer

La mondialisation impose des exigences de productivité et de compétitivité ; la transition écologique exige une réduction rapide des émissions et des consommations matérielles ; la cohésion territoriale suppose une redistribution spatiale des ressources ; enfin, l’emploi demeure un impératif démocratique fondamental. Dans un contexte de contraintes budgétaires, énergétiques et géopolitiques, comment concilier et hiérarchiser tous ces objectifs. Et qui détient la légitimité pour arbitrer et empêcher une fragmentation des responsabilités ? 
► Réponse le 28 août lors du débat « La quadrature du cercle - compétitivité, emploi, cohésion territoriale, écologie ? » - + d'infos sur laref.org

Télécharger l’article (PDF)